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Passons tout de suite sur le vrai-faux problème du roman à clef : il est évident que les trois principaux protagonistes sont plus qu’inspirés de personnes réelles. En Dominique Rossi, on reconnaîtra sans problème Didier Lestrade : ancien journaliste free lance, collaborateur de Gai Pied et Libération où il se spécialise dans les musiques électroniques, il est le fondateur du magazine Têtu, mais aussi le créateur de la branche française d’Act Up. Jean-Michel Leibowitz, l’intellectuel critiquant la modernité et le communautarisme, semble un portrait crédible jusque dans son parcours politique d’Alain Finkielkraut. Quant à William Miller, nombreuses sont ses ressemblances avec Guillaume Dustan, auteur scandaleux, entre autres, de Nicolas Pagès (Prix de Flore 1999), directeur de la collection Le Rayon Gay chez Balland et surtout apôtre du bareback – leur parcours d’avant l’écriture différent néanmoins sensiblement, peu de points communs en effet entre les vagues études commerciales et la vie de bohème de Miller et le parcours concours général/Science Po/ENA/magistrature de Dustan. Mais l’essentiel n’est pas vraiment là. En fouillant un peu, on retrouve des bribes d'existences d'autres personnages plus ou moins connus. L'approche fictionnelle de Tristan Garcia est plus subtile et dépasse le simple jeu de portraits cachés.
Le premier roman de Tristan Garcia est une bénédiction en ce sens qu’il a la couleur de l’autofiction tout en étant une œuvre de fiction revendiquée : né en 1981, il écrit sur des gens, des évènements qu’il n’a pas connus, des lieux où il n’a jamais mis les pieds. Il revendique ce rôle de la littérature d’être un biais permettant de vivre des expériences par procuration. Certains nieront sa légitimité à parler de temps récents dont il n’a pas été témoin, reconnaissons-lui au contraire le droit à être un écrivain de fiction. De quoi parle La Meilleure Part des hommes ? Des changements que nous connaissons – presque - tous, des évolutions, des petites et grandes trahisons. Mais aussi d’une période clef dans la vie intellectuelle française. Un temps où les minorités revendicatives deviennent des majorités relatives. Un temps où ceux qui étaient naguère tournés vers le progrès critiquent violemment la modernité. Mais ce sont les autres qui ont changé, pas eux. La Meilleure Part des hommes, c’est aussi le choc de deux générations : celle qui a vécu les combats pour l’émancipation homosexuelle, les premiers cas de sida et les manifs d’Act Up ; et celle des jeunes gays arrivés dans le milieu après les débuts de la trithérapie. Une génération qui se trouve en Willie un faux prophète, dont on ne sait si les actes sont motivés par un hédonisme mal compris ou par une irresponsabilité totale. Le paradoxe est, comme le dit Tristan Garcia, le personnage le plus entier soit aussi sans doute le plus méprisable : « C’était quelqu’un de pur. Au contact du monde, cela donne une personne extrêmement sale » (p. 303). Même dans ses aspects les plus abjects, Willie est le seul à ne pas dévier durant tout le roman. Le premier roman de Tristan Garcia est une réussite, marquant une rupture nette avec la fiction française récente. Il est encore trop tôt pour dire s’il s’agit d’une nouvelle voix, on suivra néanmoins ses prochains écrits avec attention. Franck Suzanne Tristan Garcia, La Meilleure Part des hommes (Gallimard, 2008) Découvrez Bronski Beat! |












