<< Le Choix de Giovanna La Petite Poche >>

On s'y fera
Imprimer Imprimer 

Des symboles harmonieusement entremêlés, des couleurs fortes et attirantes assemblées symétriquement, dans un ordre et un schéma parfaits.

L’apparence extérieure de ce livre est au premier abord déroutante, de par son aspect inhabituel, ses motifs ressemblent plus à une couverture de lit, qu’à la couverture d’un livre ; et pourtant, telle est l’illustration exubérante et colorée du livre de Zoyâ Pirzâd. Des formes enchevêtrées les unes aux autres, qui suivent un ordre parfaitement bien défini. Ces lignes qui se croisent et se rejoignent  préfigurent, par analogie, la vie même des personnages du livre et l’histoire banalement extraordinaire qui nous y est narrée.

Ces figures, tout compte fait ont un sens ; ensemble, elles construisent une harmonie. Dociles et obéissantes à une construction pleinement consciente, ces formes identiquement  répétées forment un Tout. Ces rosaces qui encerclent les losanges bleus, jouent un rôle de signifié, elles sont à l’image de ces personnes qui entourent Arezou ;  personnes physiquement présentes : Shirine, Ayeh, Mah-Monhir, Naïm, Tahmineh et son frère Sohrab, Sohrab Zardjou… ou douloureusement absentes : son père, Hamid (son premier mari) ?…

Cette première approche du livre relève déjà d’une authentique touche artistique : le graphisme, les couleurs, la densité des formes et la disposition révèlent une véritable recherche esthétique.

Ces formes d’une certaine manière annoncent déjà les multiples incidents, rencontres, paroles, détails qui construisent la trame de l’histoire ou des périphéries d’histoires qui s’entrecroisent : histoire d’une femme, de sa fille, d’une famille…originalité d’une culture à la fois orientale (des foulards rigoureux, des mots dans la langue d’origine) et déjà si imprégnée de la culture occidentale (portables, PC, blog…)

Traces de vies humaines en cours que l’on découvre de manière allusive et implicite. Pirzâd ne s’attarde pas à la manière proustienne dans la post narration de la vie de ses personnages.

Elle ne cherche pas à les grandir mais les peints à leur juste valeur, avec une grande justesse. Elle nous les montrent tels qu’ils sont, en vérité,  avec leurs bons côtés et aussi leurs zones d’ombres. Ce sont parfois juste quelques détails insignifiants (telles que les rides sous les yeux – pour ne citer que ce détail) qui transforment un être profondément et changent son regard sur lui et sur le monde. C’est l’art de dire avec la plus grande simplicité  les choses les plus angoissantes telles que : «  Non, les rides sous les yeux ce n’est pas laid, plutôt joli » ; la manière d’exprimer des réalités superficielles avec beaucoup de tact, de finesse et une grande profondeur.

Pirzad ne nous dit pas tout sur ses personnages, elle relate juste le suffisant. On sait malgré tout qu’Arezou, la quarantaine, travaille dans une agence immobilière. Il semblerait qu’elle en soit la gérante, ou tout du moins la responsable. Divorcée, elle vit seule, dans un appartement (chose relativement choquante pour sa mère et indigne d’une fille « bien-née ») avec sa fille Ayeh (19 ans).Elle partage de bons moments et trouve en Shirine, jeune veuve, la meilleure des confidentes. En dépit d’avoir perdu son époux (on ne sait trop comment ?), Shirine nous est présentée comme quelqu’un de relativement épanoui, bien dans sa peau et heureuse de vivre, elle est celle qui redonne du courage à Arezou. A l’inverse d’Arezou qui au lieu de conduire et mener sa vie en personne responsable, semble la subir.

Femme active qui ne vit que pour le travail et pour sa fille. Elle craint sa mère, sans toutefois oser lui dire. Devant elle, Arezou n’est pas libre de laisser jaillir sa vraie nature comme elle le fait avec son amie et confidente Shirine.

Mariée très jeune, par obligation, à un homme qu’elle n’aimait pas et qu’elle n’a pas choisi : son cousin germain, Hamid, qui vit à Paris et pour lequel Ayeh conserve toujours de l’affection.

Possessive, altière, capricieuse et d’un tempérament fougueux, Ayeh en veut à sa mère de s’être séparée de son père. Elle vit cette situation comme une injustice, une blessure incicatrisable. Ce manque face à l’absence d’un père que ressent Ayeh, Arezou le vit aussi, à sa manière (sous forme de souvenirs nostalgiques, devant le décès de son père, ce père partit trop tôt qu’elle a au fond peu connu. En partant de ce monde, il la laissait à demi-orpheline, sous la garde d’une mère affectivement acariâtre.

De son côté, sans l’exprimer de manière aussi frappante que sa fille, elle vit elle aussi dans l’absence inconsolable et douloureuse de son père, ce père dont elle a, au fond, peu profité. Ce père si doux, si compréhensif et tellement humain.

Face à une mère hautaine et égoïste, dont le seul mot d’ordre est le luxe et la bienséance, n’ayant pour règle que le « Paraître » et travaillant avec acharnement à l’art d’être bien vue et bien perçue. Mah-Monir : « Lune Resplendissante », elle accapare la vie de sa fille de sa présence envahissante. Fière d’elle-même et dominatrice. Tout ce qui l’intéresse c’est la beauté, l’éclat et  le luxe.

Shirine, l’amie d’Arezou apparaît comme une femme séduisante, pleine de caractère et de détermination ; à l’inverse d’Arezou qui se montre tout juste « naturelle ».

Et pourtant c’est ELLE, Arezou que Zardjou va choisir. Il a su découvrir la face cachée d’Arezou et son être profondément aimable. Quelqu’un qui l’approuve, la comprends, qui donne sens et valeur à sa personne, voilà ce qu’elle trouve en Zardjou.

Sa rencontre avec Zardjou (vendeur de serrures) plutôt inattendue, teintée de maladresse et de rires, à l’occasion de la présentation d’une maison, va être la clef (pour ne pas jouer avec les mots) de l’histoire et de leur amour. Deviendra t’il l’homme de sa vie ? Vont-ils parvenir à se marier, comme ils en ont l’intention ? Nouvelle relativement difficile à dire à sa mère, mal perçue par sa fille Ayeh, qui au lieu de considérer le bonheur de sa mère, ne voit que sa souffrance à elle. Encore une souffrance de plus, c’est ainsi qu’Ayeh vit cette dernière nouvelle, qui ne fait que raviver la blessure profonde qu’avait provoquée la séparation de ses parents.

Zardjou est en tout cas celui qui l’a révèle à elle-même et lui permet de retrouver goût à la vie et de s’épanouir. Homme relativement ouvert et convivial, qui s’adapte si bien à chacun (« Il parle avec chacun selon sa propre manière de parler », p.235).

Ce qui est remarquable et à la fois déroutant c’est la désignation des personnages qui ont une multitude de noms, à n’en rester qu’à Arezou, sa fille la nomme Ajou ce qui connote une certaine intimité ; elle devient  Mme Sarem pour les gens de l’extérieur qui lui témoignent respect.

Pirzâd aime aussi à user des périphrases pour qualifier ses personnages, dont voici un exemple : «  Les yeux verts avaient pris une teinte de jade » ; pour qui a lu le récit, nul doute que cet attribut désigne l’audacieuse Shirine. On peut y voir également un jeu de mots et une accentuation de la couleur verte des yeux (= yeux vert jade).

Prodige de style et de langage polyphonique comme Dostoïevski sait si bien le faire, dont voici un échantillon entre Arezou (ou Mme Sarem) et Tahmineh (l’une de ses employés à l’agence, sœur de Sohrab, qui suit grâce à Zardjou une cure de désintoxication) :

"-         Je voulais vous demander conseil

Arezou l’interrogea du regard.

-         A quel sujet ?

-         J’ai décidé d’aller à l’Université.

Arezou cligna des yeux plusieurs fois.

-         Bravo

-         Le déjeuner n’était pas bon ? vous n’avez rien mangé, dit le maître d’hôtel

-         Au contraire ! dit Arezou.

Le serveur vint desservir

-         As-tu choisi un domaine ?

-         Vous désirez un dessert ? demanda le serveur.

-         Oui, le droit  !"

Vous comprenez ?

C’est cela du Pirzad. C’est un style nouveau, particulier, mais à force au fil des pages on s’y fait ; on pourrait même dire que l’on s’y plaît.

Pour conclure : dans ce livre, tout relève d’une qualité singulière et d’un effort d’adaptation personnelle.

Tout passe par un « ajustement » de soi à l’autre, aux autres, aux situations, aux choses (fut-ce un portable quelconque)… telles qu’elles se présentent. Oui, il faut s’y faire,… on ne peut pas tout changer.

Des phrases courtes, chargées de sens et riches de non-dits. Tout est dit. A vous de lire…

Lina Ribeiro

Zoyâ Pirzâd, On s'y fera (Zulma, 2007)


10-12-2007 | Envoyer | Déposer un commentaire | Lu 2772 fois | Public
voirAjoutez votre commentaire

Recherche