Que se passe-t-il une fois que la dernière ligne est lue ? Quelle a été la vie de nos héros d’enfance lorsque l’heure de la retraite a sonné ? De nombreux artistes se sont pliés à l’exercice : imaginer les vieux jours de personnages inventés par d’autres. L’auteur rend ainsi hommage à un créateur admiré, de même qu’il dit adieu à une partie de sa propre enfance ; ce sont souvent des œuvres au ton doux-amer, prétextes à des méditations sur l’approche de la mort, lorsque l’Humain rejoint le mythe – on citera le très beau La Rose et la Flèche de Richard Lester sur les retrouvailles de Lady Marian et Robin des Bois, âgés, de retour des Croisades. Les Abeilles de Monsieur Holmes ne déroge pas à cette règle.
Déjà auteur de Tideland, également publié chez Naïve, Mitch Cullin imagine les derniers jours du plus célèbre des détectives anglais. Mais un Sherlock Holmes qui diffère légèrement de celui que nous avait présenté Conan Doyle. On apprend en effet que les récits relatant les aventures du locataire du 221b Baker Street ont été composés par le docteur Watson. Soucieux de susciter l’intérêt de ses lecteurs, il a parfois enjolivé la réalité et exagéré les capacité de déduction de Holmes ; de plus, afin d’en faire un personnage de fiction marquant, il l’a doté de certains accessoires afin de le rendre immédiatement reconnaissable, dont sa pipe et sa redingote. Ceux qui le croisent dans la réalité s’étonnent alors de le voir porter la moustache et ne fumer que le cigare. C’est un Sherlock Holmes usé que nous invite à rencontrer Mitch Cullin : désormais âgé de 93 ans, il a depuis bien longtemps pris sa retraite dans le Sussex, où il ne s’occupe guère que de la dernière chose qui le passionne encore : ses abeilles. Il ne se préoccupe guère de donner suite aux nombreux admirateurs qui le sollicitent et vit dans la solitude, surtout depuis que Mrs Hudson est décédée des suites d’une mauvaise chute et que le bon Dr. Watson s’est éteint dans son sommeil. Son cher violon reste dans son étui, et son goût pour la cocaïne semble n’être qu’un lointain souvenir. Son entourage se limite désormais à sa nouvelle logeuse et son jeune fils ; curieusement, Holmes se prend d’affection pour ce garçon qui semble manifester un intérêt certain pour l’apiculture.
Mais Holmes doit faire face à la déchéance : sa décrépitude physique – il marche à présent aidé de cannes – ne lui pèse guère, mais la perte inéluctable de son esprit de déduction et de son extraordinaire mémoire lui est insupportable. Le mot "Alzheimer" n’est jamais écrit, mais son spectre plane sur toutes les scènes où Holmes est envahi de souvenirs lointains tandis qu’il ne se rappelle plus pourquoi il s’était rendu dans telle pièce. Pour retarder l’échéance, il suit un régime à base de gelée royale, et se rend jusqu’au Japon afin d’y dénicher de l’angélique, dont on dit qu’elle apporte longévité. C’est tout cela que nous raconte Mitch Cullin : les derniers jours d’un homme devenu légende presque malgré lui, et qui n’est plus à la hauteur de son mythe, la fin du parcours d’un misanthrope qui pourtant se révèle capable de prendre sous son aile un jeune garçon. Et pour tous les holmésiens, le récit d’une ultime enquête qui révèlera peut-être la part d’humanité du détective. C’est une fort jolie méditation sur la mort que nous offre là Mitch Cullin, une ballade au pays des légendes qui disparaissent, pleine de clins d’œil à l’ouvre de Conan Doyle – mais les profanes ne seront pas pour autant perdus.
Franck Suzanne
Mitch Cullin, Les Abeilles de monsieur Holmes (Naïve, 2007)