En dehors de ses livres pour enfants, Christophe Donner est surtout connu pour ses ouvrages largement autofictionnels, dans lesquels il aime à exposer sa famille et son entourage, le plus souvent pour régler certains comptes – on citera L’Esprit de vengeance, autour de son grand-père disparu en camp de concentration, ou de l’arbitre de football Joël Quiniou dans Mon oncle, jusqu’à ses parents, figurant le couple Freud/Marx dans L’Empire de la morale -, à la manière d’un Hervé Guibert, l’un de ses ‘frères d’écriture’, auquel manqueraient la chair et la sensualité. Méprisant la fiction, voire la littérature dans son entier, au nom d’une recherche de la ‘Vérité’, Christophe Donner écrit donc sur lui et ses proches ; il ne change que très légèrement son fusil d’épaule avec son nouveau roman, Un roi sans lendemain. Cette fois, il s’invente un double fictionnel. Henri Norden, anagramme évident, est un auteur qui se lasse de ses écrits hargneux – quelle coïncidence ! On notera d’ailleurs page 194 un lapsus trop savoureux pour être involontaire : alors qu’il évoque un ouvrage antérieur, il écrit : ‘A l’époque, Henri croyait avoir fait preuve d’un grand courage en écrivant ce livre contre sa famille. Or le vrai courage, le courage d’accepter, ou seulement de mesurer l’impact de ce livre sur mes grands-parents, il ne l’avait pas eu’. Il accepte donc la proposition d’une maison de production : écrire le scénario d’un film dont le sujet sera Louis XVII, le jeune duc de Normandie, l’enfant de Louis XVI et Marie Antoinette mort à la prison du Temple. Commence alors pour l’écrivain une recherche de longue haleine.
De Louis XVII, on ne retient le plus souvent que quelques images d’Epinal : le petit mitron, quelques gravures du Temple… mais surtout un fantasme fictionnel sur lequel divers feuilletonistes ont prospéré durant deux siècles ; il y a sans doute eu plus de mythomanes plus ou moins sincères prétendant être le Dauphin survivant qu’il n’y a eu d’Anastasia, héritière des Romanov. Mais en définitive, ce n’est pas à cet enfant martyr que s’intéresse Donner/Norden, mais à son meurtre, et ce qu’il représente : il voit dans cet infanticide l’évènement essentiel et symbolique de la Révolution Française, une histoire avant tout faite de violence. La recherche d’un angle original pour attaquer ce thème le conduit à rechercher le meurtrier de l’enfant. Il n’a pas à chercher bien loin : journaliste, pamphlétaire, procureur et directeur du Père Duchesne, Jacques-René Hébert a contribué a faire tomber pas mal de têtes. ‘Le mot chien ne mord pas, dit-on, n'empêche, si les écrits de Hébert ne font pas de lui un assassin ils le dénoncent bien comme l'auteur du crime’.
Comme son personnage, Donner se perd dans ses recherches, et seul son sujet finit par exister : aux deux tiers du livre, plus aucune mention de son travail avec les producteurs, et sa relation avec sa compagne, à laquelle on avait de toute façon un peu de mal à croire, est pour ainsi dire évacuée. Seule l’intéresse vraiment la relation qui se noue entre Hébert et le Dauphin. Car pour Donner, elle synthétise la violence et le chaos que représentent la Révolution. ‘Aucune biographie de Louis XVII, à sa connaissance, n'avait posé la question en ces termes : qui a tué cet enfant ? On admettait bien que la maladie n'avait été qu'une conséquence de son enfermement, de son isolement, de sa malnutrition et de sa détresse morale et respiratoire, mais on n'avait jamais cherché à savoir qui avait signé sa condamnation à mort, cet ordre par lequel l'enfant allait être jeté dans un cachot, à huit ans et demi. Est-ce qu'on pouvait faire un film sur Louis XVII qui ne soit pas, aussi, un film sur son assassin ? Qui était cet assassin ? Henri tenait déjà la réponse, bien sûr, il connaissait le nom de l'assassin. C'était une figure de la Révolution, Hébert, mais personne n'avait osé, n'avait voulu franchir le pas, et l'accuser de meurtre. Meurtre d'enfant. Prémédité. Calculé. Personne n'était encore allé jusque là’. En définitive, rien de très nouveau chez Donner : il avait déjà réglé ses comptes avec sa famille, réelle ou politique, il poursuit avec l’Histoire officielle. Il en résulte un roman un peu chaotique, autant que l’histoire qu’il raconte, pas toujours maîtrisé, mais dans la droite ligne de l’œuvre de Christophe Donner.
Franck Suzanne
Christophe Donner, Un roi sans lendemain (Grasset, 2007)