Juchée sur les hauteurs de Ménilmontant, La Bellevilloise fut la troisième coopérative ouvrière de Belleville ; fondée en 1877, elle servait de dépôt d’épicerie deux fois par semaine. Le succès ne se démentit pas, et à la veille de la Grande Guerre, elle devint la première coopérative parisienne, forte de 9000 sociétaires. Ses ambitions s’élargirent, et elle devint bientôt un lieu d’édification politique et culturelle. Un endroit ou Jean Jaurès tenait meeting, où une amorce de commerce équitable s’inventait et où l’on projetait les films de Pabst et Jean Renoir.
Cet édifice a échappé aux promoteurs immobiliers et est aujourd’hui un lieu de rencontres culturelles, de concerts et d’expositions. Et c’est ici que L’Olivier a choisi de nous présenter sa rentrée littéraire. Bravant la pluie, ce sont près de 150 libraires qui ont gravi l’escalier de fer menant à la grande salle du premier étage, où Olivier Cohen en personne souhaite la bienvenue à chacun. C’est d’ailleurs lui qui animera la soirée, présentant et interrogeant chaque auteur.
Dans son discours d’introduction, pas de propos alarmiste sur l’état de l’édition française ni de généralités entendues mille fois auparavant, mais plutôt une réaffirmation des principes qui font de L’Olivier depuis plus de quinze ans l’un des éditeurs français les plus intéressants : une volonté de ne fonctionner qu’à l’affect, qu’à l’instinct, en restant une structure de taille humaine – Olivier Cohen ne publie que ce qu’il a lu lui-même.
Il commence par accueillir Michel Lederer, traducteur de Michael Ondaatje, venu parler de Divisadero, le nouveau roman de l’auteur du Patient Anglais. Son nouveau roman est composé de quatre parties : dans la première, un fermier californien vivant avec ses fille Anna et Claire recueille Cooper, un jeune garçon rescapé d’un massacre, qui prend sa place dans la cellule familiale. A l’adolescence, Cooper et Anna deviennent amants. Les trois autres parties se déroulent vingt ans après ces faits : Cooper est devenu joueur de poker professionnel, Claire est avocate, et Anna universitaire poursuivant en France ses recherches sur le poète et romancier Lucien Segura. Dans l’esprit du Patient Anglais, il s’agit d’une fresque traversant les époques et les continents, imprégnée de références littéraires. Cette présentation est également l’occasion d’évoquer le travail du traducteur – comme le faisait remarquer Olivier Cohen, il y a les traducteurs, les bons traducteurs et les grands traducteurs, ceux qui transmettent la musique de l’auteur. Michel Lederer est de ceux-là.
L’anglaise Rachel Cusk était de passage à Paris ; Arlington Park est son sixième roman, mais c’est seulement le premier traduit en français. Lauréate du Whitbread First Novel Award et finaliste du Booker Prize, elle figure parmi les jeunes auteurs prometeurs de la jeune scène anglaise. Olivier Cohen a qualifié son roman de rencontre entre ‘Desperate Housewives’ et Virginia Woolf ; si Rachel Cusk n’a jamais vu un épisode de la série à succès, elle revendique en revanche la filiation avec l’auteur de Mrs. Dalloway – Arlington Park se déroule également sur une seule journée, et nous fait pénétrer l’existence et les pensées de ces femmes qui, sous couvert de mener une existence idyllique dans une banlieue résidentielle anglaise, souffrent de frustration et de jalousies, persuadées de passer à côté de leurs vies.
Olivier Cohen évoque ensuite La Zone d’Inconfort, le nouveau roman de Jonathan Franzen. Durant une période où l’auteur des Corrections se cachait un peu des médias à la suite d’un conflit avec la présentatrice Oprah Winfrey, il a composé cet ouvrage qui s’apparente à une tentative d’autobiographie – ‘un négatif de l’autobiographie qu’il n’écrira jamais’, pour reprendre l’expression d’Olivier Cohen, où chaque chapitre porte sur un thème précis, qu’il s’agisse de la vente d’une maison familiale ou des Peanuts, considérés comme un moyen de trouver le sens de la
vie – son identification à Charlie Brown fut quasi-totale. Une plongée tendre et drôle dans l’univers personnel de Jonathan Franzen.
Place ensuite à la littérature française avec Nathacha Appanah. Née à l’Île Maurice en 1973, elle a débuté dans le journalisme avant de se tourner vers la littérature, avec la même volonté d’engagement. Elle présente son quatrième roman : Le Dernier Frère, un retour sur un passé méconnu, où Raj le narrateur se souvient d’un ami d’enfance ; suite à la disparition de ses frères dans un torrent de boue, il déménage en ville avec sa famille, où son père travaille dans une prison où vivent d’étranges réfugiés. Ce sont les passagers de l’Atlantic, un cargo de réfugiés juifs refoulés de Palestine et exilés à Port Louis. Raj va alors devenir l’ami de David, issu d’une stratégie dont il ignore tout.
Retenue par un séjour en Inde, Jakuta Alikavazovic n’a pu être présente pour présenter son premier roman, Corps Volatils, un livre étrange sur l’obsession d’un père écrivain disparu situé dans un Paris apocalyptique.
Eugène Nicole a passé toute son enfance à Saint-Pierre, à Saint-Pierre-et-Miquelon, et a séjourné en Alaska, et le goût des terres isolées se retrouve dans l’œuvre de ce spécialiste de Proust enseignant à l’Université de New York. Dans Alaska, le narrateur choisit l’exil afin d’oublier une rupture amoureuse, et passe neuf mois dans le département de sismologie de la lointaine université de Fairbanks, lieu qui va se révéler un microcosme peuplé de chercheurs extravagants, où l’aventure humaine va se teintera de la nostalgie de l’amour perdu.
Olivier Adam vient enfin nous parler de A l’abri de rien. Fruit de trois ans d’expérience dans un atelier d’écriture dans le nord, ce nouveau roman nous présente Marie, une jeune femme qui par hasard se retrouve confrontée à une réalité sociale qu’elle ne voyait pas auparavant, celle des réfugiés d’Europe et d’ailleurs tentant de franchir la Manche, ceux qui se sont retrouvés dans les rues après la fermeture de Sangatte, qui n’a fait que déplacer le problème. Abandonnant tout ce qui faisait sa vie, y compris sa famille, elle va se consacrer à ceux que là-bas on appelle les ‘kosovars’. Un nouveau roman ancré dans une réalité sociale méconnue.
Autant de romans dont on reparlera sans doute bientôt ici-même.
La soirée s’est achevée un étage plus bas, dans la bien nommée Halle aux Oliviers, pour un dîner offert par l’éditeur. Notre bonne fortune a voulu que nous partagions la table avec Nathacha Appanah et Olivier Cohen, ce qui nous a permis de parler de sujets aussi divers que les Sopranos, Erik Kahanne, Richard Ford, les éditions Olympus ou encore Yoda.
A l’arrivée, une soirée très agréable en compagnie d’une équipe parmi les plus passionnantes et dynamiques du paysage éditorial français.
Laëtitia Chojnowski & Franck Suzanne