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« Il écrit des livres sans maturité pour lecteurs immatures », disait de lui John Steinbeck, ce qui prouve qu’on peut être un grand écrivain et manquer cruellement de discernement. Jerome David Salinger, qui vient de disparaitre à l’âge de 91 ans, reste la victime d’un immense malentendu. La faute sans doute, à un unique roman trop connu, « L’Attrape-cœurs », un roman qu’on dévore à l’adolescence par un après-midi de pluie. Avant de le reprendre quelques années plus tard, et de s’apercevoir qu’il s’agit d’un joyau stylistique, probablement l’un des plus grands accomplissements dans la restitution d’une langue, d’un franc parler. Pour son malheur, et le bonheur de quelques millions de lecteurs, il est le père de Holden Caulfield, archétype de l’adolescent, enfanté en même temps que la culture adolescente. Holden Caulfield leur voix, une voix si délicate qu’elle nécessitera plusieurs traductions en français (cf. Sébastien Japrisot et Annie Saumont). Mais Salinger, ce n’est pas que « L’Attrape-cœurs », même si ses autres textes publiés ne sont guère légion : quatre novellas, une poignée de nouvelles réunies en recueil, rien d’autre n’est disponible en librairie. Mais ceux qui s’y sont plongés ont entendu la voix d’un auteur majeur, digne héritier d’Hemingway et Fitzgerald. Ils se sont régalés de cette chronique d’une génération désenchantée du New York des classes supérieures. Une écriture d’une grande élégance, un don unique pour les nouvelles en formes de tranche de vie, annonçant Raymond Carver qui se penchera lui sur des personnages plus populaires. Très vite, le lecteur ne peut se contenter de cette poignée de textes. Et dès lors, ce sont des heures interminables passées en bibliothèques à compulser les archives du New Yorker et d’autres revues littéraires plus obscures, à la recherche des textes non réunis en volumes, une trentaine en tout, allant de la nouvelle de deux pages au court roman épistolaire « Hapworth 16, 1924 », publié par le New Yorker en 1965, et qui restera le dernier de son vivant. Mais quelle joie pour le lecteur de découvrir de nouvelles ramifications dans l’arbre généalogique de la famille Glass, ou d’apprendre au détour d’une ligne ce qu’il est advenu de Holden Caulfield après son internement. Seulement, JD Salinger ne s’est jamais fait à son statut d’icône littéraire vivante, et se sentant trahi par le monde moderne, s’en retira bientôt pour mener une vie recluse, qui alimentera bien des légendes et fit presque oublier son œuvre. Fuyant les interviews et le contact avec le monde extérieur, il ne fera rien pour faire taire les différentes rumeurs. On dit qu’il n’a jamais cessé d’écrire, mais a-t il brûlé rituellement ses manuscrits, ou dorment-ils au fond d’un coffre ? Nul ne peut le dire, et il n’est pas certain que ses héritiers souhaitent faire la lumière là-dessus. En attendant de découvrir un jour ses inédits, nous restons seuls à nous demander ce qu’il advient des canards quand l’eau gèle à Central Park. Un jour triste pour le poisson banane. Franck Suzanne
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