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Cadence
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couverture de CadenceIl est des lectures qui vous abandonnent à une situation embarrassante. Des lectures qui vous ont tenu en haleine du premier au dernier mot, et que vous avez malgré tout du mal à conseiller. Parce que l’histoire que vous avez lue vous a tâché les doigts, malmené le cœur et retourné l’estomac, et que vous hésitez à vous considérer comme un lecteur complètement tordu.

Cadence, premier roman de Stéphane Velut, est de ces textes inoubliables à plus d’un titre.

Munich 1933. Ici, la Seconde Guerre Mondiale (sujet dont vous allez encore souper en cette rentrée littéraire 2009) n’est qu’une toile de fond. D’une certaine manière elle est plutôt un paravent, qui autorise notre personnage principal et narrateur de ce roman à aller au bout de son projet.

Il est peintre, et a été choisi pour réaliser une toile : le portrait d’une enfant figurant l’avenir glorieux de la nouvelle Allemagne. Pour ce faire, les ‘messieurs’ en habits sombres et bottes hautes lui apportent comme on livre un colis la petite fille qui servira de modèle. Mais, venue de nulle part, jamais nommée, cette fillette doit servir l’artiste dans un tout autre projet, secret celui-ci, puisqu’il a décidé de changer son modèle en une sorte d’œuvre d’art ultime. Avec l’aide de son ami, Werner Troost, prothésiste de génie, et le soutient efficace de Félice, sa logeuse largement rétribuée pour son silence, il va transformer sa pensionnaire en … poupée. Étape par étape, l’équipement est complété, amélioré, tandis que la petite fille se déshumanise, harnachée de pièces de cuir et de métal qui cliquettent, entre autres, quand elle bat des paupières… Présenté en exergue comme un carnet découvert en 1999, ce texte, prenant son lecteur à témoin, est porté par une écriture ciselée comme une mécanique de précision, logique dans la démence.

« Chacun porte en lui quelque chose de rugueux qu’il ignore, ou plus souvent qu’il cache. Vous ne faites pas exception à la règle. Vous gardez enterré ce qui vous fait. Au mieux, vous faites semblant, vous paradez, vous donnez le change. Moi, ce qui me fait est une chose si rugueuse que j’attendis longtemps avant de l’approcher. (…) Et puis un jour, je l’ai regardée bien en face. Et je n’ai rien vu d’autre qu’un être singulier : moi. Cette chose que j’abritais n’avait rien d’étranger, ce n’était qu’une variante, qui me distinguait, un désordre que je finis par tolérer. Alors je supportai de me côtoyer de près, c’est ce que la plupart des hommes exècrent. Désormais je ne me méfie plus de moi. Je me supporte et, mieux, plus délicieux encore, j’ai du plaisir à me sentir transparent à mes yeux. C’est comme si ma propre peau ne pouvait plus le cacher l’intérieur de mon ventre, comme si j’avais tous mes organes à portée : mon cœur, mes bronches, ma gorge, mes os. Mon propre crâne ne peut plus me cacher mes pensées. C’est ce qui me différencie de vous : je ne suis plus pour moi un étranger. »

Une relation maître-créature vécue en huis clos, et qui tourne sur elle-même : l’artiste ayant donné vie à son fantasme, que lui reste-t-il à créer, et petite histoire d’horreur faisant écho à la Grande Histoire qui joue au-delà de l’appartement, ce texte entre aussi en résonance avec les travaux médicaux de l’auteur, qui traitent de la déshumanisation du système de soins inhérente à la technique...

Caroline Veto

Stéphane Velut, Cadence (Bourgois, 2009)



Mots-clés : littérature française |
17-11-2009 | Envoyer | Commentaires (1) | Lu 1406 fois | Public
 
  le 08-12-2009 :   dasola (dasola.canalblog.com)
  Personnellement, j'ai beaucoup aimé ce roman qui sort du lot de cette rentrée littéraire. voir mon billet du 17/10/09. Je le conseille malgré le sujet. J'ai aimé l'écriture. Bonne soirée.


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